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25 septembre 2018 | A la Une, Actualité

Photo de Lionel Pailloncy auteur de l'article

Par Alexis Filipe

La crise turque, premier signe avant-coureur d’une crise des émergents?

L’effondrement de la livre turque, déjà affaiblie par les craintes à l’égard de l’économie du pays, a été précipité par la dégradation des relations avec les Etats-Unis. Si le risque de contagion reste limité, la crise turque remet sur le devant de la scène les fragilités des émergents.

Les fondamentaux de la Turquie se sont dégradés …

Sur fond de fragilité économique, le cours de la livre turque s’est effondré de 40% depuis début 2018 face au dollar. A première vue, le pays se porte très bien, affichant en glissement annuel une croissance de son PIB de 7,4% au T1 2018, à en faire pâlir ses voisins du vieux continent. Et pourtant, une inflation de 15,9% en rythme annualisé sur juillet rogne le pouvoir d’achat des ménages. Les entreprises turques qui se sont fortement endettées en devises se retrouvent vulnérables aux variations de change et le pays est très dépendant des financements extérieurs qui lui permettent de combler le déficit de sa balance des paiements.

 

Ces fragilités se voient mises à l’épreuve depuis le début de l’année du fait de la bonne santé des Etats-Unis qui pousse la Réserve Fédérale à augmenter graduellement ses taux. Cela se traduit par un dollar en hausse et des sorties de capitaux de la Turquie vers les Etats-Unis où les investisseurs bénéficient de rendements plus attrayants au regard du risque supporté.

 

La dépréciation de la livre renchérit le coût de la dette contractée en devises mais également celui des importations dont le pays est très dépendant, ce qui entraîne le creusement de son déficit et tire l’inflation à la hausse. Or, à l’heure où les capitaux empruntent le chemin de la sortie, les entreprises risquent d’avoir du mal à trouver des financements de court terme et devront réduire leurs importations – ce qui pèsera sur l’activité – au risque de se retrouver en situation de défaut. Parallèlement, la banque centrale a relevé son taux d’intérêt à 17,5% en juin 2018 afin de contrer cette inflation galopante, ce qui pèsera vraisemblablement sur la demande intérieure. La Turquie se retrouve ainsi engluée dans un cercle vicieux qui aura pour conséquence le ralentissement de son activité, jusqu’à très certainement entrer en récession.

 

 

… entraînant une perte de confiance dans son économie

Cet environnement économique contraignant avait déjà poussé l’agence de notation Fitch à réduire la note de la dette souveraine du pays mi-juillet. Cette dégradation a été suivie plus récemment par les agences Moodies et Standard & Poors. La note de la dette turque a été abaissée par cette dernière de BB- à B+, se retrouvant ainsi au même titre que la dette grecque dans la catégorie très spéculative.

 

La chute de la livre turque a été précipitée par la crise diplomatique en cours avec les Etats-Unis. Depuis la détention par la Turquie d’un pasteur américain accusé d’espionnage et de terrorisme, les deux pays se sont attaqués à coups de taxes à l’importation et hausse de tarifs douaniers. Le pays dirigé par Recep Tayyip Erdogan a également refusé tout recours au FMI qui entacherait sa crédibilité auprès des investisseurs. Après avoir cherché à renouer avec ses partenaires, la banque centrale turque annonçait lundi 20 août avoir signé avec Doha un accord d’échanges de devises qui permettra de faciliter le commerce entre les deux pays.

 

La solution privilégiée permettant d’enrayer la baisse continue de la devise serait une remontée des taux d’intérêts. Néanmoins, le président Erdogan qui a la main mise sur la banque centrale se refuse à un nouveau resserrement monétaire, redoutant que cela ne freine la croissance de son pays. Sur le long terme, la stabilité de la devise dépendra également de la capacité à restaurer la confiance des investisseurs. Cela ne sera pas chose aisée du fait de la perte de crédibilité de la banque centrale et de la dérive autoritaire du président.

 

Des pays émergents globalement en meilleure santé

Les investisseurs qui craignent que la situation ne se propage aux autres émergents se sont massivement désengagés de ces pays à la suite de l’épisode turc. Néanmoins, la contagion reste limitée aux pays dont les entreprises se sont massivement endettées en dollars et qui sont très dépendants de capitaux extérieurs. Tel est le cas de l’Argentine et de l’Afrique du Sud dont les devises se sont retrouvées sous pression dans le sillage de la « lira ».

 

La majorité des émergents et particulièrement les pays asiatiques ont tiré les enseignements des dernières crises qui les ont frappés. Ils ont fortement amélioré la situation de leur balance de paiements, à l’image de la Thaïlande qui est passée d’une balance déficitaire de 1,16% du PIB en 2013 à une balance excédentaire de 10,57% du PIB en 2017 selon les chiffres de la Banque mondiale. Ils ont également constitué des réserves de change permettant de financer ces déséquilibres. C’est le cas de l’Inde dont les réserves (or inclus) sont passées de 295,7 milliards de dollars en 2013 à 400,8 milliards de dollars en août 2018 selon la Banque de réserve de l’Inde. Leur endettement en dollar a été limité et ils disposent de latitude dans leur politique monétaire avec des taux qui sont aujourd’hui relativement bas.

 

En définitive, nous ne pouvons parler de réelle contagion : les tensions subies par les émergents résultent essentiellement d’un comportement moutonnier et exagéré des opérateurs de marché, amplifiées par les faibles volumes d’échanges en ce mois d’août. Cet épisode met néanmoins sous le feu des projecteurs les fragilités des pays émergents qui se retrouvent de plus en plus sous pression. Leur avenir dépendra de leur capacité à faire face à la montée des taux américains afin de contrer la dépréciation de leurs devises. Attention donc à ne pas se laisser surprendre par un rythme de hausse plus soutenu qu’escompté en cas de surchauffe de l’économie américaine, notamment du fait du plan de relance budgétaire instauré par Donald Trump.

 

A propos de l'auteur

Alexis Filipe est consultant et membre du pôle risque, finance et réglementaire du cabinet

 

Article publié dans Economie matin

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